Réconfort

        17 janvier 2017 – 15 h

      Je suis assis à l’accueil pour une admission à l’IGR.

      L’intervention chirurgicale que je dois subir est programmée pour le lendemain.

      L’attente est longue, mais je suis patient. Et puis j’ai un livre en poche au cas où…

      Un livre où quand on lit un paragraphe plusieurs heures de réflexion sont nécessaires.

      A un moment, s’assoit à mes côtés un petit monsieur d’âge respectable, ou plutôt on l’assoit tout près de moi.

      En effet sa femme le pousse en fauteuil roulant et le dirige plus vers moi que vers elle.

      Elle s’assoit derrière lui.

      Eperdu, il roule les yeux dans tous les sens et de tout côté à la recherche d’une personne avec qui il pourrait partager son ressenti.

      Ainsi que tous ceux qui attendent en ce lieu, il me parait soucieux et comme je suis face à lui, nos regards se croisent.

      Aussitôt, il me lance :

      - « Qu’est-ce que le personnel est gentil ici » me fait-il remarquer.

      J’acquiesce, et… avec malice lui réponds :

      - « C’est vrai qu’ils sont très gentils, et les infirmières sont également agréables, serviables, disponibles et toujours au plus près des malades »… Mais il y a un risque…

      Soudainement inquiet, il me jette un œil interrogateur et attend la fin de ma phrase.

      Je me penche alors vers lui et lui chuchote à l’oreille :

      - « On peut tomber amoureux ! »

      Immédiatement son visage s’illumine, ses yeux pétillent.

      Au revoir les appréhensions, les inquiétudes, les angoisses, il n’est plus que sourire…

     A bien y réfléchir, je me demande encore aujourd’hui ce qu’il m’a pris de lui répondre ainsi… mais quelques jours après passait à la télévision le film éponyme tiré du livre «L’élégance du hérisson» et l’une des dernières phrases du film a réveillé en moi ce que je n’avais pas relevé lors de ma première lecture. 

     Muriel Barbery fait dire à la jeune fille : « L'important n'est pas de mourir mais ce que l'on fait quand on va mourir, madame Michèle avait décidé d'aimer. »

     Comme quoi, le plus important au moment de mourir n’est pas ce qu’on est en train de faire mais ce qu’on a l’intention de faire !

     J’espère en tout cas de tout cœur que le petit monsieur d’âge respectable que j’ai rencontré ce 17 janvier s’en sera sorti… aussi bien que moi.

     27 janvier 2017

 

 

Pyjama !...

           

            Un soir d’automne, alors que je déambulais dans une rue inconnue de mon quartier, et pour une quête dont je n’ai plus le souvenir, je passais devant une vitrine où était fixé un miroir. Devant le reflet qu’il me renvoyait, je m’arrêtais pétrifié.

            Je me surprenais en pyjama !...

            Je ne pouvais le croire. Que pouvais-je faire dans cette tenue pour le moins inadaptée à l’endroit où je me trouvais et par un temps aussi exécrable. Une bruine enveloppait les alentours et la température de l’air n’était guère engageante pour sortir.

            Consterné par ma découverte, je ne saisissais pas bien la situation. Seule certitude, je comprenais pourquoi je frissonnais. Mais dans ma tête, la panique commençait à s’emparer de moi à l’idée d’être ainsi à découvert et exposé aux yeux de tous.

            Afin d’éviter que quelqu’un me reconnaisse, je me dissimulais du mieux que je pouvais derrière les voitures en stationnement en courbant la tête pour ne pas dépasser le toit des véhicules. Je me précipitais furtivement d’une porte d’immeuble à une autre porte d’immeuble, d’un porche à un autre porche, ouvrait encore une porte et entrait un moment pour fuir les regards indiscrets, puis je me cachais à nouveau derrière le portail entrouvert d’une porte cochère afin de me dérober aux yeux des passants.

            Une peur prégnante maladive me poursuivait lancée à mes trousses et qui se mêlait au plus profond de moi comme ces anciennes terreurs enfantines dont sont encore victimes la plupart des paranoïaques de nos jours.

            Que m’arrivait-il ? Il me fallait vite revenir chez moi, mais je n’avais aucune idée de l’endroit où je me trouvais.

            Il ne faisait aucun doute que je ne devais pas être loin de mon domicile puisque j’étais dans cette tenue, mais bizarrement je ne reconnaissais pas cet environnement. Et comment me présenter à quelqu’un pour lui demander mon chemin alors que j’étais dans un accoutrement sinon indécent pour le moins inconvenant.

            Un groupe d’individus en grande discussion avançait vers moi. Je me jetais affolé aussitôt derrière une lourde porte bizarrement bardée de ferrures pour leur échapper, et me faufilais afin de me fondre dans un décor constitué de poubelles alignées le long d’un mur de l’entrée et m’immobiliser le temps nécessaire à leur passage.

            Seulement au moment où le groupe passa devant l’immeuble, l’un d’eux poussa la porte restée entrouverte pour entrer.

            Paniqué à l’idée qu’il me surprenne en pyjama alors que je ne savais même pas où j’étais, je me dérobais à lui dans l’obscurité d’un pilastre du hall d’entrée.

            L’homme s’arrêta. Je m’imaginais qu’il m’avait vu. Je me baissais et presque en rampant je me glissais sur le sol derrière les poubelles.

            Il se contenta d’actionner l’interrupteur et un faisceau de lumière inonda les boites aux lettres. Je me trouvais dans une situation extrêmement embarrassante pataugeant dans un jus saumâtre à l’odeur douteuse un rien alcaline s’échappant d’un container. Je levais malgré tout la tête pour suivre ce qu’il faisait avec le risque de me faire surprendre et je le vis ouvrir une des boites. Il en retira quelques documents, en jeta une partie qui devait être des encarts publicitaires dans la poubelle la plus proche de lui, puis il revint vers sa boite qu’il referma avant de décacheter son courrier. Il resta un instant pensif dans l’examen d’une lettre comme s’il n’avait pas décidé de ce qu’il devait en faire, puis après en avoir ouvert une autre il s’attarda dans la lecture de celle-ci. J’étais dans une situation horrible, camouflé par la dernière poubelle, en espérant de tout cœur qu’il n’ouvrirait pas celle qui me cachait pour jeter quelque autre papier. Je reculais de quelques pas. Je ne savais que faire, fuir encore ou rester à couvert. Subrepticement, je filais vers la cour sans me faire remarquer en espérant qu’il emprunterait l’escalier de l’immeuble qui nous abritait et qui se trouvait face à lui, mais il n’en fit rien. Il marqua un temps d’arrêt, garda en main une lettre et remisa le reste du courrier dans une de ses poches, pour s’engager vers l’immeuble au fond de la cour.

            J’étais comme effrayé. Je ne pouvais rester dans cette cour qui ne possédait aucun édicule et sans recoin pour me terrer. J’étais dans le plus grand désarroi, risquant de me faire repérer à tout instant. Fort heureusement l’endroit où je me trouvais n’était pas éclairé, et des zones d’ombres me permirent d’atteindre bien avant lui l’immeuble au fond de la cour sans me faire remarquer. Je passais le seuil de l’immeuble et me lançais au fond d’un couloir menant vraisemblablement aux caves et me tapissait dans l’obscurité. J’aurais évidemment pu rester dans la cour qui n’était pas éclairée, le laisser passer devant moi, et rester le temps qu’il n’y ait plus personne pour me précipiter et ressortir dans la rue mais je ne m’explique pas pourquoi je n’ai pas agi de la sorte. L’homme s’engagea dans l’entrée de l’immeuble, appuya sur le bouton poussoir de l’éclairage et commença son ascension dans les étages.

            Je devinais au bruit de ses pas qu’il arrivait au premier étage, et toujours l’oreille aux aguets, je perçus le cliquetis d’une clé dans une serrure suivi du claquement d’une porte qu’on referme.

            J’éprouvais comme un soulagement. Je pouvais enfin respirer. J’allais pouvoir sortir de ma cachette. Mais mon apaisement fut de courte durée. A peine étais-je sorti de l’endroit où je me cachais qu’un deuxième homme poussant le portail donnant sur la rue entra dans le premier immeuble. C’était bien ma chance !

            J’espérais qu’il emprunterait l’escalier du premier immeuble, or non seulement il ne s’y engagea pas mais il ne s’arrêta même pas devant les boites aux lettres et je le vis s’engager directement dans ma direction.

            Pris au dépourvu du fait que la lumière éclairait encore le hall du deuxième immeuble, et que je risquais d’être à découvert, je décidais de gravir un étage, mais ce que j’étais loin d’imaginer, c’est que l’homme en question allait me contraindre à gravir la totalité de l’escalier pour lui échapper. En effet, à mesure qu’il montait, je passais à l’étage du dessus. Espérant qu’il s’arrêterait avant, je le précédais dans son ascension. Il atteignait le premier, je me déplaçais au deuxième, il accédait au deuxième et je me précipitais au troisième et d’étage en étage en escomptant qu’il s’arrêterait bien à un moment, j’atteignis finalement le cinquième.

            Il montait toujours derrière moi et la peur me tenaillait de plus en plus les entrailles. Qu’allais-je prétexter s’il me trouvait en ce lieu ? Qu’allais-je trouver comme explication à mon mal-être et dans cet accoutrement s’il m’interrogeait ?        

            Comment répondre pour quelqu’un qui ne dispose pas de raison. Déjà je m’imaginais entre les flics bafouillant à qui voulait l’entendre que moi-même je n’y comprenais rien…  

            J’ignore encore ce qui m’a pris, mais avisant la fenêtre du palier qui donnait sur l’extérieur, je me précipitais vers elle, l’ouvrais et sans plus de réflexion, enjambais promptement le garde-corps auquel je m’accrochais le mieux que je pouvais. M’aidant du tuyau de descente des eaux pluviales avec l’autre bras j’entourais cette structure cylindrique en grès et restais agrippé le temps que l’homme pénétrât chez lui.

            Je l’entendis accéder au dernier étage. Enfin, j’allais pouvoir me sortir de cette situation, encore quelques secondes et je rentrerais par la fenêtre, redescendrais les escaliers quatre à quatre et m’échapperais, mais ce qui se passa me glaça le sang.

            L’homme passa devant la fenêtre et la referma.

            Je me trouvais donc suspendu au cinquième étage, dans le vide, la peur au ventre à plus de quatorze mètres du sol.

            J’étais tétanisé par l’effort que je venais de consentir, transi par le vent froid et humide qui me gelait les os, dans la crainte de chuter à tout moment et je devais maintenant me glisser jusqu’au sol en m’accrochant à cette descente de gouttières, car toutes les embrassures des étages inférieurs qui donnaient sur l’escalier était condamnées de l’intérieur par l’escalier qui leur passait par le travers.

            Je n’avais plus le choix. Craignant pour ma vie je devais tenir coûte que coûte et rester collé au tuyau de descente, ce qui ne se fit pas sans douleur. Je me tailladais les paumes des mains à force de les passer et repasser sur les attaches en fer de la structure, m’esquintant les doigts à mesure de les glisser autour du tuyau pour m’accrocher, m’écorchant les genoux, me lacérant le ventre et le torse car la veste de mon pyjama qu’il m’était impossible de rabaisser à mesure que je descendais me remontait au niveau des épaules.

            Enfin j’atteignis le sol, tremblant de tous mes membres, grelottant de froid.

            Je réalisais que je m’étais mis moi-même en danger parce que je n’avais pas voulu affronter en temps voulu ce que j’avais à craindre, et même si je courrais une nouvelle fois le risque de faire une autre rencontre, je filais sans plus attendre vers la sortie de l’immeuble…

            … Je me réveillais haletant.

            Je constatais que ma couette avait glissé au sol et comprenais dans le même temps avec stupeur que j’étais dans mon lit.

            Comment avais-je pu faire un rêve pareil ? Avais-je à craindre de quelqu’un ? Vivais-je inconsciemment une peur inidentifiable ? Je ne me l’expliquais pas, mais j’étais cependant bien heureux d’avoir retrouvé mon lit, la couette bien en place.

            Encore sous le coup du cauchemar que je venais de vivre, je jetais un œil au réveil.

            Quatre heures s’affichait au cadran.

            Ankylosé, titubant presque, je me levais afin de satisfaire un besoin naturel, et passant devant le miroir du couloir qui mène aux toilettes, je me découvrais dans un pyjama humide par endroits maculé de plâtre et de salissures noirâtres…

 

 

Place réservée 

               Ce matin, je pars pour Genève et je viens seulement de me réveiller.

               Quelle déveine, je n'ai plus le temps de rêvasser, mon train est douze heures et il est onze heures passées !

               J'avais prévu de me lever deux heures avant pour être large et voici qu'il va me falloir courir contre la montre. Il me reste une heure, une heure tout juste, une heure à peine, et tout ce que j'espère est que rien ne vienne me gêner pour entraver ma course et me faire perdre du temps. Il ne faut pas que je traine, plus une seule seconde à perde...

     ... ... ... ...

               Enfin, j'arrive en gare. Déjà définir entre le hall 1 et 2. Après un rapide coup d'œil au tableau d'affichage des départs, je constate que je suis dans le bon hall, encore quelques secondes de gagnées.

               Mais quel quai ? Ils viennent juste de changer les informations qui défilent. Je cherche dans la liste interminable que le tableau propose et m'aperçois qu'il ne me reste plus que 4 minutes.

               Je cours, slalome entre les voyageurs inattentifs, en bouscule certains le nez en l'air comme moi quelques secondes auparavant tout à leur préoccupation de leur départ ou de leurs retrouvailles.

               Je suis à bout de souffle.

               Vite, vite, le train n'attend pas. Je me précipite vers le quai pour faire valider mon billet et m'énerve contre cette satanée machine qui ne marche jamais. On a beau présenter son ticket dans tous les sens et rien à faire, la réussite n'est jamais au rendez-vous. Je perds patience, vocifère contre l'appareil, impuissant que je suis. J'en avise un autre à quelques pas, recommence l'opération toujours sans succès. Plus je m'énerve, moins je réussi.

Il faut que je me reprenne, que je me calme. Ce n'est pas possible, je dois faire une fausse manipulation et dire que le temps court ma perte. C'est sûr, je vais rater mon train !

               Enfin l'engin daigne oblitérer mon sésame.

               Je me précipite et m'engage entre des portiques nouvellement installés qui, par chance, ne sont pas encore en service. Ils m'auraient à coup sûr retardé. Là encore de précieuses secondes d'épargnées.

               Encore deux minutes, peut-être trois, je n'aurais vraisemblablement pas le temps d'arriver à la place qui m'est destinée. L'essentiel est que je monte dans ce satanée train qui ne va pas m'attendre. Je vole vers la dernière voiture. J'aurais toujours le temps de trouver ma place après le départ en remontant les wagons, dussé-je les parcourir tous.

               Encore une minute, deux tout au plus et le train va refermer ses portes. Je me vois en finale d'un cent mètre ou plutôt un cent dix mètres haies car je saute par-dessus des bagages restés à terre, handicapé avec un sac à dos, lourd de surcroit, je m'envole presque et sans plus de réflexion, je me jette comme sur une ligne d'arrivée pour m'engouffrer par la porte encore ouverte du dernier wagon qui m'accueille avant que celle-ci ne se referme.

               Ouf, ça y est, j'y suis, je respire... Cependant une idée m'effleure. Quand je pense que j'ai failli le rater. Qu'aurais-je trouvé comme excuse à fournir à celle qui m'attend dans quatre heures sur le quai à Genève ? Mieux vaut ne pas y penser.

               Un poids énorme s'envole de ma poitrine et soulage mon cœur.

               A peine cette pensée m'a traversé l'esprit que la porte coulissante se referme et se verrouille derrière moi. Je médite sur mon indolence. Encore une fois, une fois de trop, un jour cette habitude insidieuse d'arriver toujours en retard me jouera des tours.

               Le train s'ébranle, glisse doucement et sans à-coups prend peu à peu de la vitesse.

               Je m'éponge le front, le visage et les aisselles, me remémore mes ennuis du matin, sources de mes empêchements. Mon réveil d'abord qui n'a pas sonné, le café qu'il a fallu que je réchauffe pour finalement l'oublier sur la table, la douche, froide pour ne pas avoir attendu que la chaleur progresse et s'installe dans les tuyaux et ce bouchon du tube de dentifrice que je venais d'acheter la veille et qui est malencontreusement tombé je ne sais où, et que je n'ai pas retrouvé malgré une recherche à plat ventre sous le meuble de la salle de bain, si bien qu'il ne m'a pas été possible d'emmener avec moi ce tube sans bouchon. Première chose à me procurer à mon arrivée, il faut que je m'en souvienne.

               Et puis une course à perdre haleine sur les trottoirs et dans les couloirs du métro pour gagner de précieuses secondes jusqu'à cet ascenseur maléfique que je n'aurais pas dû prendre dans lequel j'ai failli rester bloqué.

               Oui, j'ai eu de la chance ! On peut le dire. Je suis en nage mais je soupire d'aise et prends soudainement conscience que ce n'est pas la première fois. A chaque fois, je ne sais pas ce qui se passe chez moi mais je m'arrange pour être toujours en retard et cette fois-ci je dois avouer que je l'ai échappé belle.

               Il ne me reste plus qu'à rejoindre mon wagon, j'ai maintenant tout mon temps pour atteindre mon siège.

               Après avoir parcouru l'allée centrale de cinq ou six wagons, croisé et dérangé de nombreuses personnes, j'arrive enfin à la place qui m'est réservée.

               Quelqu'un l'occupe. C'est bien ma chance. Comme si ce n'était pas suffisant pour couronner le tout. Il va falloir que je le déloge. Je sors mon billet et je le lui montre pour qu'il se lève et me cède la place.

               Il me dit qu'il regrette, mais il occupe la bonne place, la sienne, et me montre son ticket où il stipulé que nous avons la même.

               Encore un problème dû à la SNCF ! J'enrage, lui aussi, mais il ne veut en aucun cas se lever.

               - J'y suis, j'y reste me rétorque-t-il. 

               Je suis dépité, mais encore plus résolu à me plaindre en haut lieu. C'est proprement inadmissible. Enragé contre la SNCF, je râle comme j'en ai l'habitude. Les critiques c'est mon affaire, j'ameute tout le wagon jusqu'à ce qu'un voyageur dérangé par mes protestations me signale une place libre non loin d'où je suis.

               J'arrête de vitupérer et je m'assieds contraint et forcé bien obligé d'en rabattre, mais soudain une idée insidieuse me vient et mon inquiétude un court instant contenue se réveille. La place est libre jusqu'à ce que très certainement quelqu'un d'autre vienne me la réclamer à un prochain arrêt du train.

Je sors un livre de mon sac, l'ouvre au hasard cherchant avant tout à m'apaiser, et finalement le referme. Je n'ai pas la tête à lire.

               Je relègue mon livre et prends mon bloc note et, énervé autant que je puisse l'être, commence une missive contre l'administration de la SNCF et leur logiciel tant vanté et que je considère à la noix.

               Je devine déjà leur réponse. Je les imagine contrits et obligés de me dédommager pour ce préjudice. Car c'en est un ! Si je n'avais pas trouvé la place où je suis assis nul doute qu'il m'aurait fallu faire tout mon voyage debout.     

               Et je réfléchis. Il me faut recopier le billet de l'autre voyageur, celui qui occupe ma place, et tous les détails y afférant pour justifier ma demande.    Construire mon argumentaire et recueillir les preuves de mon courroux.

               Mais ce voyageur voudra-t-il me tendre le billet sans craindre que je le lui subtilise. Je doute de sa confiance. A sa place je manifesterais une circonspection bien légitime.

               Je me suis tellement montré désagréable envers lui que je doute de son bon vouloir. Néanmoins, je me lève et me dirige vers lui, mon billet en main pour preuve de ma bonne foi qui ne peut être mise en cause. Et je m'adresse à lui :

               - Pourrais-je avoir le détail de votre billet, et votre nom, afin d'avoir le maximum d'informations pour justifier ma réclamation.

               - Bien sûr ! Je crois que si j'étais arrivé après vous, je vous aurais prié d'aller vous asseoir ailleurs et j'aurais très certainement eu les égards que vous n'avez pas eu envers moi. Et maintenant qui me dit qu'une fois en main, vous ne garderez pas avec vous mon billet ou qui me dit que vous n'allez pas me le déchirer ?

              Je reste sans voix.

              Il ne me reste plus qu'à trouver un contrôleur.

              Et me voici à arpenter toute la longueur du train pour en quérir un.

              En vain, je ne trouve personne. Personne à qui me plaindre. Pour une fois pas de contrôleur. C'est bien ma chance. Personne vers qui me retourner et recevoir mon désappointement. Je désespère. Tous ces gens s'en fichent. Ah ! Ce fameux individualisme à la française. Ils ont leur place et se fiche de ce qui arrive aux autres.

              Mais que vois-je ? J'ai dû rêver. On vient de passer Lyon ! Ce n'est pas possible, normalement à Macon, il prend la direction de Bourg-en-Bresse, Bellegarde, Genève...

              Un étourdissement me gagne, je commence à défaillir.

              J'angoisse. Me serais-je trompé de train ? Comment m'en assurer ? Je ne vais tout de même pas retourner voir celui que je cherchais à déloger.

J'ai bien vu son ticket, mais aussi comment aurais-je pu m'enquérir de la destination du train alors que ne m'importait que la place assise qui m'était assignée.

              Un rapide coup à mon billet pour me confirmer ma gare d'arrivée : Genève-Cornavin.

              Il ne me reste plus qu'à demander à un autre voyageur où il descend et je serais fixé.

              Mais je dois changer de wagon. Ici, j'ai assez fait de scandale, crée le trouble et le désordre. Presque l'émeute. Ils diront que je ne tiens pas en place et que je vais encore les importuner.

              Je me lève, prends mon sac et me déplace vers l'avant. De deux wagons, c'est bien le moins que je doive faire. Je cherche quelqu'un et jette mon dévolu sur une personne aux cheveux grisonnants :

              - Monsieur, me permettez-vous une question ?

              - Dites !

              - Sans être indiscret, où descendez-vous ?

              - A Béziers !...

© 2023 par Simone Morrin. Créé avec Wix.com