Pages frémissantes

 

 

Décalage (roman)

Après une absence de deux mois passés à l'étranger, un homme découvre la femme qui partage sa vie morte dans leur salle de bains.

Tout porte à croire qu'il s'agit d'un malencontreux accident, et la police clot rapidement le dossier. Or, certaines révélations au demeurant anodines pour qui ne connait les relations du couple donnent à penser à l'homme qu'il s'agit d'un meurtre.

Une succession d'élements troublants distillés au cours de l'enquête personnelle de celui-ci au gré de circonstances fortuites le conduisent inexorablement dans un engrenage fatal.

Congés payés (roman)
... Daniel n'avait jamais été aussi détendu. Il se demandait si les fumées ambiantes qu'il avait inhalées magré lui depuis le début de la soirée n'étaient pas étrangères à un état d'esprit proche de l'allégresse qui peu à peu le gagnait. Il se sentait bien, heureux comme il ne l'avait jamais été, et prêt à passer toutes les vacances à venir qu'on lui proposerait avec ses amis.
Seulement il ne pouvait pas savoir à ce moment même où le menerait cette opportunité qui s'offrait à lui.
Quand l'emportement de ses sens le conduirait sans aucune possibilité de retour vers l'enfer... 
Romans à venir 

 

PLAT FROID

( en cours ) Nouvelle présentation 8/8/2015

Autofiction

 

Prélude

 

Une sonnerie assourdissante me sortit de la torpeur envahissante qui m’avait étreint dès les premiers instants où nous avions été relégués dans cette petite pièce surchauffée du palais de justice, une petite pièce, longue, étroite et sans fenêtre, faisant davantage penser à un simple couloir meublée d’un seul banc sur lequel nous étions assis comme une antichambre avant le prétoire et communément appelée par les habitués des lieux entrée des artistes.

Les deux gendarmes qui m’accompagnaient depuis que j’avais passé les murs de la prison se levèrent tous les deux d’un même élan et celui auquel j’étais lié par une paire de menottes me tira sur le poignet pour m’inviter à le suivre. Mais je restais assis, inerte à l’environnement, assoupi après une nuit complète de veille où j’avais imaginé dans tous les sens ce que j’allais pouvoir dire si toutefois on me permettait de m’expliquer sur le geste qui m’avait conduit jusqu’ici. On me bourra gentiment mais fermement l’épaule de la main, et je me levai à mon tour. Je me tenais debout entre eux deux, attendant d’avancer. On fit quelques pas, et celui qui était devant moi se tourna pour me demander comment je me sentais. « Comme s’il se souciait de mon état de santé », pensai-je en moi-même à cet instant, et je ne me souviens pas lui avoir répondu car presque aussitôt la porte du fond s’ouvrit laissant apparaître une tête au crâne dégarni nous invitant à entrer. On avança. Le battant s’ouvrit plus grand pour nous laisser passer et je découvris une autre pièce plus vaste avec un petit bureau. Etaient assises plusieurs personnes de noir vêtu, silencieuses et pleines de morgue qui me dévisageaient de la tête aux pieds, mais j’étais trop préoccupé par ce qui allait advenir de moi pour m’en soucier. On me demanda mon nom, et je vis l’un des gendarmes remettre des papiers au fonctionnaire occupant le bureau.

L’homme y jeta un rapide coup d’œil, puis il se leva pour ouvrir derrière lui une petite porte capitonnée qui tourna sur ses gonds en couinant. Un escalier qui montait apparut et je perçus presque immédiatement comme un bruit de fond continu, mais je ne parvenais pas à définir l’origine de ce brouhaha qui s’amplifiait à mesure que nous nous en approchions.

Je commençais seulement à distinguer des voix au-dessus de ce bourdonnement sans pouvoir saisir le sens des paroles prononcées dans ce lointain tout proche qui m’attendait. L’huissier s’effaça en s’accompagnant d’un geste qui s’adressait plus aux gendarmes qu’à moi-même.

Encore quelques pas, les dernières marches à franchir, le bourdonnement diminua en intensité jusqu’au silence. Je suivais mon gendarme qui commençait l’ascension de l’escalier, et derrière lui, je posai le pied sur la première des marches qui me séparaient de l’arène où mon avenir allait se jouer.

Je montais un, puis deux autres degrés par automatisme, et subitement, ma tête se mit à tourner. Je ne pouvais résister à l’endormissement qui me gagnait et me sentis partir en arrière. Mes jambes ne me portaient plus. Elles flanchèrent subitement sous mon poids. J’entendis vaguement les interjections des gendarmes avant de m’écrouler…

 

Chapitre 1

Absence

Mardi 4

 

… Je me réveillai dans une vaste pièce inondée d’une aveuglante blancheur aseptisée, et presque aussitôt je me posai la question de savoir comment s’était déroulé le procès.

Bizarrement, je n’avais aucun souvenir de ce qui c’était passé. J’avais beau sonder ma mémoire dans tous les sens et tenter de revenir sur ce qui me restait de lucidité, je devais me rendre à l’évidence : tout n’était qu’imagination. Une étrange sensation s’empara alors de moi.

Je réalisais que j’avais peut-être rêvé, et que ce fameux procès qui m’obsédait tant n’avait pas eu lieu parce qu’il ne s’était très probablement rien passé. Tout s’emmêlait dans ma tête comme une cristallisation d’évènements que j’avais, ou que je devais craindre si tout ne se passait pas de la façon que j’eus souhaité. Le souvenir de ce passage dans les couloirs du palais de justice et qui me restait comme un fond d’écran devait être une réminiscence d’une visite organisée par mon lycée à une époque où je ne savais pas encore vers quelle orientation je me destinais. Un déplacement éducatif pour toute la classe qui nous avait fortement impressionné mes camarades et moi. Ce à quoi, j’essayais de me persuader.

Le lieu où je me trouvais ne me favorisait guère un retour en arrière et je me demandais quelle pouvait être la raison de ma présence en cet endroit qui était loin d’être une chambre mais plutôt une grande pièce médicalisée, avec tout autour de moi, quantité d’appareils auxquels j’étais relié.

J’avais un cathéter planté sous une clavicule qui me délivrait le contenu d’une bouteille de sodium, c’était du moins ce qui était inscrit sur l’étiquette, et les ventouses d’un cardio-fréquencemètre collées sur le thorax, et à côté de moi, sur ma gauche dans un autre lit se trouvait une forme immobile, inquiétante car entièrement dissimulée sous un drap, qui me donnait l’impression que j’étais en présence d’un mort.

Je me demandais bien ce que je faisais là, allongé dans ce lit, alors que je n’avais mal nulle part. Je ne souffrais pas, je me sentais dans une forme parfaite, en tout cas mieux que je ne l’avais jamais été et c’est ce qui me semblait particulièrement étrange. Comment avais-je pu atterrir ici et que pouvais-je bien faire totalement inerte allongé dans cette chambre, et cette question que je me posais contribuait à me plonger dans une inquiétude grandissante car je ne trouvais aucune réponse sensée. Je persistais à fouiller dans mes souvenirs afin d’établir un début d’explication, cherchant dans mon passé proche un repère sur lequel je pourrais construire une suite logique dans l’imbroglio compliqué des pensées qui m’encombraient la tête. J’étais à ce qu’il me semblait dans un hôpital, mais je ne me souvenais pas y être entré. Je me torturais afin de savoir ce qui m’était arrivé, mais rien, rien de cohérent sur quoi étayer ma conscience. Seuls quelques souvenirs diffus me venaient à l’esprit par bribes sans lien apparent avec la réalité à laquelle j’étais confronté.

Et tout doucement, à force de me torturer les méninges la mémoire me revint  curieusement accompagnée par une étrange sensation de froid intense : « Je me retrouvais, de nuit, au volant, seul à bord de ma voiture rangée sur l’aire de repos herbeux d’une route que je ne connaissais pas, brusquement réveillé par le tremblement causé par le déplacement d’air dû au passage d’un trente-huit tonnes qui venait de frôler ma voiture. Je frémissais d’avoir été réveillé de la sorte et grelottais de froid. Depuis combien de temps m’étais-je garé sur cet accotement pour que l’intérieur de la voiture soit devenu aussi glacial que l’intérieur d’un frigo… »

Je ne comprenais pas pourquoi, alors que j’étais dans ce lit bien au chaud sous une couverture, j’avais en tête ce souvenir qui me revenait de façon lancinante. Et cette question qui me tourmentait à intervalles réguliers ne trouvait pas de réponse.

On entra dans la pièce. Je tournais la tête vers la porte et découvrais une jeune fille au teint clair, les cheveux noirs soigneusement lissés, enserrés, rangés dans un calot blanc. Elle me jeta un coup d’œil et, paraissant surprise, s’en vint immédiatement à mon chevet. «On croyait bien que vous ne vous réveilleriez jamais !» me murmura-t-elle sur un ton approprié à l’endroit, « Cela fait plus de quinze jours que vous êtes ici à dormir »

Je lui demandais alors ce que je faisais dans ce lit, avec tous ces raccordements.

    - Comment ! Vous ne vous souvenez de rien ? me répondit-elle

    - Non ! Je ne comprends pas.

    - Vous avez eu un accident… On vous a placé ici dans l’attente de votre réveil… Je vais prévenir le médecin de service que vous êtes réveillé…

Je tentai alors de me redresser afin de m’asseoir mais presque aussitôt je me rendis compte que je ne parvenais pas à bouger. Mon intention était pourtant claire et déterminée mais mes muscles ne répondaient pas. Je ne savais pas si l’incapacité à me mouvoir venait d’un engourdissement passager ou si elle était la conséquence de quelque ennui plus grave. Un pressentiment commença à m’envahir. Je ne ressentais plus mes jambes. Il me fallait en avoir le cœur net. Après avoir remué mes mains pendant un long moment afin de mieux faire circuler le sang, je parvenais peu à peu à me mouvoir, mais je ne pouvais toujours pas me soulever. Je concentrais toutes mes forces pour sortir de cet état en continuant de me tortiller dans tous les sens lorsque le drap qui me recouvrait glissa soudain. Je compris alors pourquoi mes tentatives pour sortir de la torpeur qui m’habitait n’avaient aucun effet. Je découvrais mon corps, couvert de pansements, maintenu couché, enserré par de larges sangles, lesquelles jusque-là, je n’avais pas senti physiquement l’existence.

L’inquiétude qui m’étreignait jusque-là se mua curieusement en angoisse car je ne discernais nulle sensibilité dans les jambes.

« Un accident ! Un accident ! Ma colonne… ma colonne vertébrale avait-elle été atteinte ? » Pensais-je immédiatement. L’effroi que je ressentis me provoqua presque instantanément sur tout le corps une abondante suée et quelques gouttes de sueur m’embuèrent les yeux.

Cette panique bouscula mes idées et m’empêchait de revenir sur ce qui avait pu se passer et qui m’avait conduit dans cette chambre, ligoté sur ce lit et probablement assommé par une forte dose de psychotrope. Et d’abord, pourquoi m’avait-on placé ici à côté d’un mort ?

Toutes mes pensées se mêlaient. Elles me venaient par vagues, de la volonté d’en finir avec mon chef comme d’une obsession dont je ne pouvais me débarrasser, ce bourreau qui me menait la vie dure, à cette histoire de procès qui me revenait également de façon accablante et qu’il m’était impossible de situer dans le temps. Pourquoi mon esprit s’orientait-il maintenant vers lui ? Avait-il un rapport avec ce qui m’était arrivé ? Etait-ce son corps qu’on avait placé à côté de moi caché sous un drap ? Son image me revenait sans cesse se plaçant en surimpression sur des souvenirs dont la chronologie m’échappait. Des idées disparates aussi bizarres les unes que les autres qui se succédaient sans discontinuer et qui se manifestaient en désordre, tournant dans ma tête à n’en plus finir, incohérentes et sans lien avec la réalité à laquelle j’étais soumis. J’en arrivais à ne plus distinguer ce que j’avais vécu de ce que j’avais rêvé. J’avais l’impression que ma tête allait exploser d’un instant à l’autre tant la pression que je ressentais aux tempes m’était douloureuse. Je commençais à délirer.

Je vis alors l’infirmière revenir vers moi une seringue à la main. Elle enficha l’aiguille dans le tube auquel j’étais raccordé pour y injecter un liquide incolore. Et avant même que j’ouvris la bouche pour lui demander ce qu’elle m’administrait, elle me lança :

   - C’est une bonne dose de vitamines ! Vous en avez bien besoin !

Elle me recouvrit du drap qui avait glissé et tourna les talons.

Je la regardais s’éloigner, mais ne la vis pas atteindre la porte.

Je venais de sombrer à nouveau dans les limbes....

 

Vendredi 7

Je revins à moi un matin, réveillé par l’arrivée bruyante dans la chambre de toute une cohorte de médecins et d’infirmières. 

Je regardai autour de moi, m’extirpant du sommeil, complètement hébété, constatant immédiatement que le lit occupé qui se trouvait à côté du mien lors de mon précédent réveil avait disparu. Même si l’endroit ne me paraissait pas étranger je me posai tout de même naturellement une question : « Avais-je rêvé ? »

Je me rendis tout de suite à l’évidence à l’énoncé de mon nom lancé par une voix féminine que c’était bien moi qu’on venait voir et je fus presque apaisé d’avoir recouvré mon identité. Un peu comme d’une vérité à laquelle j’allais pouvoir me rattacher.  

Celui qui semblait être le patron n’attendit pas que tous soient entrés pour m’adresser d’emblée d’une voix tonitruante et avec le sourire aux lèvres des propos rassurants.

- Alors, vous êtes maintenant réveillé ! Vous m’avez l’air d’être en meilleure forme que lorsque vous êtes arrivé ici ! Comment vous sentez-vous ?  

Je ne savais que penser, tout se mêlait encore dans ma tête. Je ne ressentais pas l’envie d’engager une conversation d’autant que je craignais qu’on ne m’annonçât la vérité sur mon état. Je me sentais las. Je le regardais le temps de comprendre ce qu’il me demandait puis lui susurrai du bout des lèvres :

- Bien !

Il s’adressa alors à haute et intelligible voix aux personnes qui l’accompagnaient sans pour autant se détourner de moi.

- Ce monsieur nous est arrivé ici il y a plus un peu plus d’une quinzaine de jours et compte tenu de son état nous avons dû le placer en coma artificiel. Il se réveille doucement. Nous pouvons constater qu’il va beaucoup mieux… Cependant nous devons attendre encore quelques jours…

Il marqua un silence puis reprit sur un ton plus bas comme s’il était embarrassé par ce qu’il avait à révéler :

- … Le temps de lui faire faire une batterie d’examens pour confirmer le diagnostic initial… et selon les résultats nous envisagerons des suites à donner…

Je le regardais intensément suspendu à ses lèvres dans l’attente d’un verdict pour lequel j’avais tout craindre, mais rien ne vint.

Il se retourna vers les infirmières et interpella à haute voix celle qui semblait être la cheffe.

- Ah, vous diminuez bien les doses de Séconal depuis hier !

- Oui, monsieur ! répondit-elle en écho

- Ça lui aura au moins permis de se reposer ! lança-t-il pour clore l’échange

Puis il se tourna vers moi, m’adressa un large sourire et me tendit la main. Il se rendit compte que j’étais entravé. Il lança aux infirmières.

- Qu’on lui libère les bras !... Il va pouvoir s’alimenter seul…

Le troupeau de blouses blanches ayant déserté la pièce, je me retrouvais seul les bras libres de toute entrave. Je regardais mes mains, observais des ecchymoses aux bras, puis après avoir écarté le drap qui me recouvrait, je remarquais des bleus au torse et des pansements sur à peu près tout le corps. Je me dressai sur mon séant et fébrilement, presque compulsivement, je me mis à me palper les jambes, des cuisses à l’extrémité de mes orteils, mais comme je ne parvenais pas à noter de différence entre la palpation des doigts et ce que je ressentais aux jambes, je dus planter mes ongles dans ma chair dans le but de ressentir une douleur qui n’apparaissait pas. L’angoisse qui m’avait étreint jusqu’alors et que j’avais réussi à éloigner de moi revenait encore plus crûment.

Que m’était-il donc arrivé pour être dans un tel état. Qu’avais-je aux jambes ? Je me rappelais d’un coup la phrase qu’avait prononcée la jolie infirmière aux cheveux noirs lissés. Cette phrase, « vous avez eu un accident ! » que j’essayais de faire coller avec ce que j’étais en train de vivre. La panique que j’avais cru pouvoir repousser revint m’envahir. Je dus faire un effort considérable pour la juguler et me persuader que tout n’était qu’imagination de ma part. Je me disais qu’on ne m’avait encore rien appris sur mon état. Le docteur qui venait de me visiter ne s’était pas exprimé, il s’était montré plutôt rassurant et s’il y avait eu quelque ennui, nul doute qu’il aurait émis quelque réserve. Or, il n’avait rien dit. Je me conditionnais dans ce sens afin de ne pas m’inquiéter.

Midi ne tarda pas. Je vis pour la seconde fois la jeune fille aux cheveux noirs lissés entrer dans la pièce 

Elle arrivait, tout sourire, tenant dans ses deux mains un plateau repas qu’elle posa sur ma table de chevet, et tout en m’aidant à me redresser elle meublait le silence qui s’installait entre nous en répondant à d’hypothétiques questions que je ne lui posais pas.

- Il semblerait que ça aille mieux ! On va vous changer de chambre. On attend seulement qu’une place se libère…

J’étais partagé entre le besoin d’en savoir plus sur mon état mais je ne parvenais pas à l’interroger car je craignais qu’elle ne me révélât ce que je redoutais par-dessus tout. La réalité m’angoissait, et je ne possédais pas encore la force morale de l’affronter. Je la laissais s’éclipser sans mot dire.

J’achevais mon repas que j’avais absorbé sans appétit et sans attendre qu’on revint pour me l’enlever, je déposai avec difficulté le plateau sur ma table de nuit et me rallongeai à nouveau pour m’assoupir.

Je me sentais las, épuisé par l’effort qu’il m’avait fallu consentir pour prendre ce repas somme toute extrêmement frugal et me remettais aussitôt à ressasser.

Petit à petit, comme les brumes qui s’élèvent des vallées profondes au soleil naissant, me revint en mémoire ce que j’avais complètement oublié. Mais tout me revenait dans un ordre que je ne m’expliquais pas.

Je me revoyais cueillant le long des routes des bouquets de digitales pourpres, puis l’instant d’après assister à un pot de fin de journée au café du coin en compagnie de mon chef détesté et de quelques collègues de travail.

Je ne saisissais pas le rapport qu’il pouvait y avoir entre une cueillette de fleurs, cette réunion et cette impression glaciale qui revenait sans cesse me hanter, ce réveil brutal au milieu de la nuit m’extirpant d’un cauchemar au cours duquel j’étais en quête d’un but indéfinissable.

« J’avais eu un accident » Me répétais-je en moi-même, c’était ce que l’infirmière m’avait dit. « Ce n’est pas étonnant quand on quitte le travail à pas d’heure. Quand on ne compte pas son temps dans la recherche d’une panne. Quand il n’est pas rare de quitter un client qu’une fois le problème résolu ». Une question me taraudait : « Peut-être m’étais-je endormi au volant ? »

J’oscillais entre cette idée et celle où je me persuadais que je ne pouvais m’être assoupi car j’avais pris l’habitude de laisser ma vitre ouverte en rentrant de nuit, le bras gauche tendu à l’extérieur afin de ramener par une orientation judicieuse de la main un courant d’air frais vers mon visage afin d’éviter l’endormissement, garder les yeux ouverts et lutter contre une torpeur qui n’avait de cesse de m’envahir.

Non, ce qui s’était passé était que je m’étais garé sur le bas-côté. Je me remettais maintenant très précisément ce trente-huit tonnes me réveillant brutalement en frôlant ma voiture occasionnant un tremblement accompagné de la sensation d’un froid intense que je me surpris de ressentir à nouveau rien qu’en y pensant.

Je réalisais que ce n’était donc pas à ce moment que c’était produit mon accident, car je me revoyais très bien avoir repris la route immédiatement après.

 

... à suivre...

 
 

Ressources in-humaines

 

 Chapitre 1

28 Juin 1983

 

Sept heures du matin. Le jour n’était pas encore levé sur Paris, et déjà l’effervescence coutumière avait eu raison des dernières zones de silence : ces petites rues labyrinthiques du 20ème arrondissement imbriquées les unes dans les autres dont le sens est judicieusement interdit pour empêcher la pénétration de la circulation automobile à tel point qu’il est souvent hasardeux de s’y aventurer au risque de se retrouver par un jeu subtil de sens unique à l’endroit même d’où l’on était parti.

Une de ces rues, celle-là, plus perméable à l’hégémonie des véhicules à moteur, presque un axe dans ce dédale, la rue Octave Mirot s'emplissait du vacarme causé par la manutention des poubelles. Tous les matins les riverains subissaient cette agitation matinale accompagnée de bruits et d’odeurs nauséabondes. Non contents de réveiller le quartier les éboueurs en rajoutaient entre eux dans les invectives.

Les automobilistes malchanceux à la recherche d’un raccourci, prenaient leur mal en patience en observant les hommes à la tâche, chacun sur un trottoir, récupérant les détritus et les immondices d'une société toujours plus avide de consommation, pour les balancer dans le ventre béant et mécanique d'un énorme camion benne. Confortablement assis dans leurs berlines, certains allaient même jusqu'à juger ces ouvriers sur leur peu d'empressement et leur apparente nonchalance. Ils ignoraient seulement que ceux-ci étaient debout depuis trois heures du matin et qu'ils en étaient à leur deuxième tournée.

Le lent mastodonte vert sale arriva à la hauteur du plus important groupe d'immeuble. Dix bonnes minutes allaient être nécessaires pour vider les containers de cette résidence. Et pas la moindre place pour se garer. Alors, qu’importent les automobilistes !... Il fallait bien faire le travail. 

Le premier homme arrivé sur place, petit, sec, vraisemblablement d'origine maghrébine, remarqua parmi des cartons et des sacs plastiques entre les poubelles une grande valise en Skaï noir, en apparence intacte et en bon état, représentant pour lui une occasion à ne pas laisser passer. Ayant été le premier à la découvrir, il jeta aussitôt son dévolu dessus et pour l’accaparer l’attrapa négligemment par la poignée.

L'effort pour la décoller du sol lui arracha un cri. Il ne s’attendait pas à ce qu’elle fût aussi lourde. Il pensa qu’elle devait contenir une quantité de livres, et les livres, c’est aussi bon à prendre pour les vendre. Contraint par son poids, il se contenta de la traîner sur le trottoir jusqu’au camion.

            - Alors Youssef, t'as besoin de vitamines ?... lui adressa le chauffeur qui l'observait dans son rétroviseur.

            L’éboueur maugréa une interjection en lui-même que l’autre n’entendit pas. Parvenu au camion, il s’apprêtait à la soulever pour la loger sous la benne mais ses tentatives demeuraient extrêmement pénibles. A la limite du renoncement, et surtout parce qu’il craignait de se faire invectiver une nouvelle fois, il se préparait à abandonner l’affaire quand son collègue en apparence plus costaud, qui avait terminé de son côté, arriva en renfort.

            - Youssef ! Regarde !... Ça coule en dessous.

            Une tache suspecte s'élargissait autour de la valise. Il lança :

            - Qu'est-ce que c’est ?...

Youssef s'arrêta, se pencha. Il observait un liquide épais et visqueux qui s'échappait par le fond. Toute la valise était maintenant maculée. La bonne affaire espérée se transformait en fiasco.

- C’est quoi ça ?... Qu’est-ce que ça pue ! lança le collègue.

Un relent pestilentiel de viande putride s’exhalait autour d’eux.

- C'est pas de l'huile d’olive, ça ! ajouta-t-il en détournant la tête.   

Toute la rue était maintenant encombrée. De résignés, des conducteurs commençaient à se manifester. On entendait quelques Klaxons impatients. Le conducteur de la benne qui d'ordinaire rechignait à prêter main-forte à ses alter ego, il n'était pas payé pour, selon ses dires, se décida à descendre de son siège pour voir ce que tramaient Youssef et son acolyte, Nourredine.  Il arrivait au cul du camion, bien décidé à y mettre bon ordre.

- Qu'est-ce que tu fous Youssef !...  Bordel !  C'est pas le moment d'ouvrir les valises ! T'as qu'à la mettre sur le côté de la benne, tu verras ça plus tard !...

Il tenta aussi de s'en prendre à l'autre qui ne l'écoutait pas davantage.

La valise était déjà sur le flanc et les deux hommes qui paraissaient ne pas être impressionnés par les ordres du Français commençaient à s’escrimer sur la serrure qui ne cédait pas. Nourredine qui ne riait plus du tout, tendit à Yousef un gros tournevis qu'il était parti chercher dans la caisse à outils et, sous les tentatives conjuguées des deux hommes, les fixations de la serrure sautèrent.

Ils ne distinguaient pas nettement ce qu'ils avaient sous les yeux. La valise était dans l'ombre du chauffeur qui s'écarta.

L’éclairage du lampadaire jeta alors sa lumière crue sur le contenu de la valise. Les trois hommes reculèrent d'effroi. Dans une housse en plastique blanc, la forme de deux corps. Youssef qui gardait le tournevis en main se hasarda malgré la puanteur qui le prenait à la gorge à faire glisser la fermeture éclair.

Apparurent deux torses nus, mutilés, les têtes coupées sanguinolentes, dont les yeux avaient été énucléés, disposées l’une à côté de l’autre.

Des cris échappèrent à deux femmes affolées qui venaient de s’approcher pour voir ce qui paraissait effrayer les éboueurs. En quelques secondes, ce fut l’effervescence. Des gens arrivaient de partout. Certains, après avoir jeté un œil à la valise, fuyaient l’endroit écœurés par ce qu’ils venaient de voir alors que d’autres accouraient partagés par la curiosité naturelle, celle qui fait ralentir les usagers des autoroutes à la vue d'un accident, fût-il sur l'autre voie.

            La police sitôt appelée sur les lieux, boucla rapidement le quartier, mit en place une déviation et nos éboueurs furent emmenés manu militari, pour être entendus dans les locaux du commissariat central de l'arrondissement.

            La confusion était telle, que ceux-ci furent enfermés dans les boxes réservés aux prévenus avant d'être entendus. Ils ne s'aperçurent de leur méprise qu'au retour de la patrouille, qui avait déposé la valise à l'institut médico-légal, quai de la Râpée.

            Les résultats de l'identification des cadavres firent apparaître qu'il s'agissait de deux jeunes hommes de couleur noire et que les corps, dont les membres avaient été séparés, avaient été vidés de leurs entrailles. Il manquait les cœurs, les poumons, les foies, les rates, les pancréas, les reins et les yeux. Les médecins légistes constataient et reportaient scrupuleusement les résultats des autopsies. On n’en était encore qu'au stade des recherches et on devait, pour l'instant, ne privilégier aucune piste. Tout était dans le possible mais aucune mention ne fit état de leurs présomptions, l'affaire se révélant trop délicate et totalement inconcevable.

            Les seuls éléments sur lesquels on pouvait être certain, et que l'on pouvait d'ailleurs communiquer à la presse, étaient, de par l'analyse des mains et des pieds, que ces hommes étaient manuels, qu'ils n'avaient pas l'habitude de porter de chaussures, et surtout, afin de satisfaire cet intérêt malsain du public toujours avide de détails macabres, surtout que le découpage des corps s’apparentait à un travail de spécialiste du genre boucher.

    ... à suivre...

 
Nouvelles

 

        Voisinage empoisonné

         C’était en 1972 et plus précisément au cours de l’automne.  

         Nous venions de faire l’acquisition d’une maison située dans une résidence pavillonnaire de l’Est parisien au centre duquel se trouvait une piscine aux eaux bleutées.   Nous étions aux anges comme on peut l’être quand se matérialise l’accomplissement d’un souhait que nous n’osions à peine espérer un an auparavant ; d’ailleurs nous n’exprimions même pas ce désir à nos proches tant celui-ci nous paraissait impossible à réaliser Non seulement parce qu’il nous semblait peu probable qu’une telle chance nous arrivât, mais aussi par crainte de trop nous avancer. 

         Après le passage obligé chez un notaire de la région, tous les week-ends notre nouvelle maison recevait notre visite. C’est qu’il nous fallait préparer notre arrivée.

         En ces occasions nous en profitions pour explorer les bois, les forêts et la campagne alentour avant notre déménagement afin de mieux nous situer dans cette nouvelle région. Quant à la pâtisserie centrale du bourg qui allait désormais nous accueillir, elle alimentait agréablement ces après-midis.

         Et notre emménagement ne tarda pas.

         Mon épouse et moi découvrions une autre vie, non seulement celle que peut ressentir tout nouveau propriétaire mais aussi celle d’avoir accompli un rêve. Ayant jusque-là toujours vécu en appartement, nous prenions également plaisir à « monter nous coucher » au lieu « d’aller nous coucher », oui, les chambres étaient à l’étage, et nous goûtions le plaisir de la formule sans mesure.

         Nouvelle vie, nouveau départ, nouveaux voisins, nouvelles relations  

         Tout se passait donc au mieux pour nous. Dans la résidence, les rues étant sécurisées et pratiquement sans trafic, notre fils de cinq ans qui s’était fait de nouveaux copains, il y en avait du même âge dans presque toutes les maisons, passait le plus clair de son temps au dehors.

         Quant à nous, nos premiers week-ends étaient presque essentiellement réservés à l’aménagement de notre nouvel intérieur ; la décoration des murs de toutes les pièces pour ma femme, la plantation de nouveaux arbres dans le jardin pour moi, sans oublier la réfection d’une pelouse qui avait subi les dommages lors de la construction de la maison.  

         Un jour, alors que j’étais en train de retourner la terre du jardin et que je venais d’attraper une suée, je montais dans notre chambre pour revêtir une tenue plus adaptée et surtout plus légère.

         Me trouvant dans la chambre, j’en profitais pour jeter un œil par la fenêtre grande ouverte. Des enfants jouaient entre eux sur la pente d’un garage et mon attention n’aurait pas été davantage retenue si je n’avais pas vu deux d’entre eux commencer à se chamailler. Je les observais de loin, et à un moment je vis l’un des garçons pousser l’autre. La tête du gosse heurta le mur en ripant sur le crépi. Très rapidement le gosse se retrouva la tête en sang. Une jeune fille présente à cet instant, probablement sa sœur attrapa le gamin et l’emmena en le portant dans ses bras vers une maison qui se trouvait être à côté de la nôtre.

         Alertée par les cris et les gémissements du gosse une femme affolée sortit précipitamment de chez elle pour se rendre au-devant de la jeune fille qui portait l’enfant.

         J’étais à ma fenêtre, c’est-à-dire en hauteur et à une distance d’à peine 10 mètres de l’endroit où celle-ci récupéra son gosse, quand j’entendis clairement la gamine nommer le responsable de cet acte à l’adresse de sa mère.

         Voyant que la jeune fille avait correctement décrit la scène qui venait de se dérouler entre les gamins, et que, je dois bien le dire, j’étais tout de même soulagé que mon propre fils ne fut nullement incriminé, je ne me souviens d’ailleurs même plus aujourd’hui s’il jouait avec eux, je m’en retournais dans mon jardin qui se trouvait de l’autre côté de la maison et continuais mon labeur.       

         Un bon quart d’heure passa, je recommençais à suer sous l’effort et j’avais presque oublié l’incident, quand j’entendis la voisine me héler de son jardin. Je levais la tête et la voyais elle avec son gamin dans les bras, la tête enrubanné de gaze. Elle se tenait contre sa clôture et visiblement cherchait à me parler.

         Je me demandais bien ce qu’elle pouvait avoir à me dire. Je laissais donc ma bêche et me rapprochais d’elle. Je ne comprenais pas vraiment pourquoi elle avait besoin de moi, cependant étant presque toujours en empathie avec tout ce qui souffre, je préparais déjà les mots pour compatir à ce qui venait d’advenir à son gamin. J’arrivais près du grillage.

         Nous étions séparés par des troènes ne mesurant qu’un mètre de haut.

         Elle me présenta le pauvre gamin et sans ambages me lança :

  • - Vous vous rendez compte ce que votre fils a fait à mon fils !

         Je restais un instant interdit sous le coup de la surprise comme on avale une couleuvre et la regardais hébété. J’étais en effet loin de m’attendre de la part de cette femme que je ne connaissais que de nom à une telle bassesse. Le temps de me reprendre, je lui répondis tout de go :

  • - Ecoutez madame ……, je ne comprends pas, j’ai personnellement assisté de la fenêtre de ma chambre qui se trouve de l’autre côté à l’empoignade entre votre fils et un autre enfant. Oui, j’ai vu de mes yeux, vu, ce qui s’est réellement passé entre votre fils et cet autre enfant et je peux aussi vous dire que je vous ai également vue et tout entendu du haut de ma fenêtre ouverte quand votre fille a nommément désigné le responsable de ce qui est arrivé à votre fils… et vous venez maintenant me dire que c’est mon fils qui a rendu votre fils dans cet état !

         Elle blêmît. Je ressentis son malaise. Puis elle recouvrit une posture plus amène et se lança dans de vaines explications pour tenter de redresser ce qu’il ne pouvait plus l’être, mais il était trop tard pour revenir en arrière. Le mal était fait.

         Elle se recula de quelques pas entourant toujours son fils de ses bras et je m’en retournais à mes occupations.

         Je n’avais jamais eu le moindre contact avec cette personne avant ce premier échange et je ne pouvais plus rien faire pour modifier quoi que ce fût.

         L’image qu’on se fait de soi-même et très certainement l’impression qu’on ressent chez les autres quand est dévoilé nos travers doit être terrible et difficile à vivre, et ce, même si ces autres ne laissent rien paraître.  

         Dès lors, tous les rapports que nous avons eus avec cette famille découlèrent de cette première rencontre…

                L’image qu’on se fait de soi-même et très certainement l’impression qu’on ressent chez les autres quand sont manifestement dévoilés nos travers doit être terrible et difficile à vivre, et ce, même si ces autres ne laissent rien paraître.

                J'ai beaucoup réfléchi et n’ignore pas qu’il est malvenu d’attribuer des intentions aux gens selon ses propres ressentis et peut être me trompé-je sur les raisons qui ont poussé cette femme à accuser mon fils, mais plus je m’interrogeais sur ce qui c’était passé plus sa conduite m’apparaissait ambiguë.

                Peut-être cherchait elle un moyen de communiquer depuis quelques temps avec nous en tant que voisine et que jusqu’alors elle n’en avait pas trouvé l’occasion.

                Sans imaginer une seule seconde que j’avais assisté à l’altercation entre les enfants, elle s’était tout simplement dit que de cette façon, c’était le bon moment. Ainsi elle était certaine de trouver une oreille compatissante et prête à supporter des torts, redevable, toute dévouée et soucieuse de réparation afin de pouvoir se comporter en victime et se faire plaindre.

                Peut-être également avait-elle interprété ce que lui avait relaté sa fille selon le sentiment que lui inspirait notre voisinage, et dans ce cas, on peut comprendre son mal être au moment où je lui ai appris que j’avais non seulement assisté à la scène mais aussi rappelé les propos de sa fille.

                Que se passe-t-il donc dans les cerveaux pour que naissent les calomnies, les rumeurs, les petites histoires, les chimères, les fausses allusions, les allégations mensongères, toutes idées et croyances qui trompent et mènent le monde ?

Lire :

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La dernière

 

Gérard ouvrit les yeux. Il frissonna.

ll s’aperçut que sa couverture avait glissé et s’apprêtait à la réajuster quand il regarda sa montre. Quatre heures et demie. Les autres n’allaient pas tarder à venir avec le café.
Il se dégagea péniblement de son lit pliant, puis resta un moment assis en équilibre instable en se demandant s’il n’avait pas mieux à faire que de se lever.
Il grelotta à nouveau.
Décidément, il faisait beaucoup trop froid. Sa doudoune avait bien vieilli. Partout les coutures avaient craqué. De larges ouvertures béantes laissaient passer un air glacial.
Il se leva, prit garde de ne pas heurter les autres lits de sangles de ses collègues, et en avançant à tâtons tout en baissant la tête pour éviter de toucher la toile qui les abritait, sortit dans le petit matin.
Il n’avait pas neigé, mais tout était blanc, blanc de givre. On ne distinguait pas la ville et toute la zone industrielle, au plus loin que son regard pouvait porter, était enveloppée par une brume laiteuse.
Transi, il tremblota une nouvelle fois, se frotta les mains et fit quelques mouvements d’assouplissement, puis d’un pas ferme il se dirigea vers les silhouettes qui se détachaient du mur de l’enceinte.
Cela faisait trois semaines que l’usine était en grève. Vingt et un jours exactement que Gérard et ses collègues faisaient le pied de grue devant l’immense porte roulante des Ateliers des Forges de Vivors. Vingt et un jours qu’ils se les gelaient ... nuits et jours ! Et le matin, c’était le plus dur. Ils se demandaient tous ce que la journée allait leur apporter de nouveau.
Les négociations avec la direction avaient traîné en longueur. Trois entrevues n’avaient pas réussi à les mettre d’accord. En face d’eux, de l’autre côté de la table, des représentants envoyés par le Siège de Paris qu’ils n’avaient jamais vus, en costumes taillés sur mesure, jeunes, si jeunes que les délégués syndicaux avaient cru pouvoir les faire plier facilement, mais ils avaient vite déchanté. Férus de thèses et de théories apprises dans les livres, utilisant des abaques, des barèmes, des grilles, évaluant et réfutant toutes les revendications même les plus légitimes, ces jeunes avaient réponse à tout et ne cédaient en rien. Probablement issus des grandes écoles de commerce ou d’administration de la capitale, ceux-ci aiguisaient leurs premières armes avec présent à l’esprit, qu’en haut lieu on les jugerait sur leur détermination et la façon dont les négociations seraient conduites.
Deux points de vue radicalement différents s’affrontaient, avec des mots dont le sens varie selon qui les expriment. Les uns défendaient l’entreprise, leur outil de travail, et par voie de conséquences, leurs existences, les autres, la même entreprise, le même outil de travail, et sous-jacent, le bénéfice qu’ils en tiraient.
Ils s’étaient présentés en médiateurs, et à ce titre ne prenaient aucune décision. A l’issue de chaque réunion, ils se levaient de la table des négociations et différaient les réponses qu’attendait le personnel. Il fallait qu’ils en réfèrent, prétendaient-ils, n’en disaient pas plus, puis ils s’en retournaient, bien tranquilles, dans des berlines avec chauffeur, alors que les ouvriers, la mort dans l’âme, reprenaient leur poste à la porte, et aux fours, car qu’il fallait continuer de les alimenter sous peine d’extinction. Extinction que les ouvriers craignaient et qu’ils ne pouvaient envisager. Préserver l’outil de travail était tout ce qui leur restait d’orgueil. Laisser mourir le feu et c’était la mort certaine.
Quand cela allait-il donc se terminer ?
Gérard se rappelait qu’il avait été contre cet arrêt de travail. Il avait dit à ses collègues qu’ils n’obtiendraient rien, s’était opposé avec véhémence à nombre d’entre eux, mais personne n’avait écouté ses arguments. Il les avait averti qu’à l’étranger, les usines du groupe continueraient à subvenir à la demande et compenseraient ainsi la perte occasionnée par leur inactivité, qu’il fallait la jouer plus fine. Tous s’étaient alors mis contre lui, avaient avancé qu’à l’étranger, justement, ils étaient solidaires de leur action. On commençait à le traiter de jaune, lui, qui avait été au cœur des luttes syndicales passées, un des derniers à avoir fait les grèves de mai soixante huit. Il se souvenait qu’il avait été un des porte-parole des ouvriers dans les négociations d’alors, et dans son souvenir, peut-être un des seuls à tenir tête aux nababs de l’époque. Des moments qui étaient restés sa fierté, et peut-être d’ailleurs la raison pour laquelle, aujourd’hui, il était encore à la tâche au niveau des fours.
Seulement voilà, ça, personne le savait ... ou l’avait oublié, car depuis, tout avait changé. Il avait suffit de trente années. La plupart des industries de la région avaient disparu ou s’étaient expatriées là où la main d’œuvre était la moins chère, en Europe de l’Est ou dans le Sud-est asiatique. Et le chômage était devenu endémique. Les plus vieux avaient été mis en retraite d’office bien avant l’âge, et les jeunes avaient déserté la région. Certains d’entre eux avaient rejoint Paris. Il en connaissait même qui avaient traversé la Manche.
Mais pour lui, tout ça n’était pas le pire. Le pire, c’était son propre fils, Daniel.
A l’issu de son service militaire, et avec la crainte de ne pas trouver un emploi dans le coin, il avait postulé pour entrer dans la gendarmerie.
Ça ! Ç’aurait été un moindre mal, mais il avait échoué à l’examen.
Il avait alors aussitôt signé chez les C. R. S.
C’était contre nature, et dans le langage de Gérard, un peu comme si “un chat avait fait un chien”.
Naturellement, Daniel n’avait pas osé le dire à son père et celui-ci était resté longtemps le seul de tout le quartier à ne pas le savoir.
Il l’avait appris incidemment, par la bande, comme on dit, un soir, chez Georges, un petit troquet où ses amis et lui avaient pris l’habitude de se retrouver après le travail. Au cours d’un aparté avec un collègue. L’autre, à bout d’argument, avait lâché ce que tous cachaient depuis plus de cinq ans. Le silence qui avait suivi la révélation n’en avait été que plus convaincant. Gérard était sorti de cet échange comme un boxeur sort d’un knock-down. Il n’avait plus ajouté un mot, était parti se rafraîchir le visage dans l’air frais du soir qui tombait, puis comme un automate, était rentré chez lui.
Il n’avait pas attendu d’accrocher son vêtement sur le portemanteau du couloir pour demander à sa femme si elle était au courant.
Elle l’était.
D’un coup, il s’était mis hors de lui, avait cassé tout ce qui était à sa portée, renversé la table sur laquelle le repas du soir était disposé, et bien heureux qu’il ne porta pas la main sur sa femme.
Elle avait, selon lui, trahi sa confiance.
Il était ensuite parti se coucher.
Daniel ! Son seul fils ! Son unique enfant !... lui avoir fait ça ... à lui !
Depuis, il ne le voyait plus, et à la maison, le climat était devenu invivable.
Mal vu par la direction, et pour cause, il n’avait jamais obtenu la moindre promotion, et depuis cette histoire, il était devenu également la risée de ses collègues.
Cette grève, il se le jurait, serait la dernière.
Il voyait ça comme un baroud d’honneur !... Ils allaient tous voir ce qu’ils allaient voir. Maintenant qu’il s’était engagé dans ce combat, il ne reculerait plus, d’où que viennent les ordres. Et que ces collègues ne s’avisent pas d’abandonner la lutte sans avoir obtenu des résultats tangibles.
Il s’approcha du petit groupe.
- Salut !
- Salut !
Tous les matins, il les abordait de la même façon, et n’ajoutait pas un mot de plus. Dire qu’ils avaient imaginé faire plier les patrons.
Dieu, qu’ils avaient été naïfs !
On était bien loin de la première semaine quand ils étaient plus d’une centaine à la porte, même la nuit, à échanger des idées, à partager des rêves. C’était à celui qui renchérissait le plus. Les bannières et les banderoles sur le haut des murs claquant au vent comme au bon vieux temps du front populaire ou de mai 68, se métamorphosaient peu à peu en images d’Épinal, jaunies, désuètes, et aujourd’hui, sans souffle d’aucune sorte, salies par la suie, elles pendaient lamentablement.
Tout ça, Gérard en avait eu conscience dès le début. Maintenant, il en était à observer la décomposition des énergies. Tous étaient fatigués, et personne ne savait comment sortir de l’impasse.
Pourquoi continuaient-ils ? Peut-être pour ne pas lui donner raison. Plier devant les patrons, ça pouvait se concevoir mais donner raison à Gérard !... ça jamais ! Il en était convaincu et se plaisait à l’imaginer.
Ils étaient en grande conversation lorsqu’il arriva près d’eux, et ça, Gérard l’avait remarqué. Ils venaient d’entendre, sur la radio locale qu’ils écoutaient en permanence, un flash d’information qui concernait l’usine. Ils étaient en train de le commenter.
Ils lui demandèrent s’il avait bien dormi. Il trouva ça curieux. Comme si son état de santé leur importait. Il n’était pas dupe de leurs sentiments.
Ils ne savaient pas comment présenter la chose. L’un d’eux se décida et lâcha d’une traite comme s’il avait préparé la phrase depuis longtemps en utilisant les mots qu’il venait d’entendre : « ... La direction vient de requérir le secours des pouvoirs publics ... » Il marqua un silence et acheva plus prosaïquement ... « il faut s’attendre à ce que la préfecture nous envoie les flics ! »
Il évita soigneusement le terme C.R.S.
Gérard ne répondit pas. Il avait toujours été lucide. Les choses devenaient enfin sérieuses ! Jusqu’ici, il n’avait rien décidé. Il s’était seulement rangé aux mots d’ordre de ses camarades et maintenant il se rendait compte qu’on attendait une réaction de sa part. Il ne laissa rien paraître. Il prit la nouvelle comme une simple information, et sur un ton anodin, il demanda quand allait arriver le café.
Il y avait du retard. Il se les imaginait tous à faire leurs commentaires en ville.
Personne n’allait résister à force publique. Ils allaient tous se déballonner à la seule présence des casques et des matraques.
Fallait voir à l’époque ! Comment ses amis et lui, tenaient tête à ces compagnies casquées. Aucun d’entre eux n’aurait osé entrer dans l’usine sous peine de se faire écharper.
Oui ! On allait voir ce qu’on allait voir !
Il pensa au temps où il faisait plus de soixante heures par semaine devant les fours, avec quelquefois, ce n’était pas rare, seize heures d’affilée. Aujourd’hui, ça le faisait rigoler, on en était à trente cinq heures et ces jeunes se plaignaient encore.
Oui ! On allait voir ce qu’on allait voir !
Par petits groupes, les hommes commençaient à apparaître dans le halo du brouillard. Ils étaient tous en grande conversation. On imaginait sans peine le sujet.
Ils s’agglutinèrent devant le portail. Tous, avec amertume, attendaient les directives. Fallait-il poursuivre ? La question était sur toutes les lèvres. On guettait les réactions des uns et des autres. On en était à débattre des récupérations des journées de grève. C’en était risible.
Avoir fait la grève, pour après, chercher à obtenir des heures supplémentaires
Décidément, les temps avaient bien changé.
Il était près de huit heures. Le jour n’était pas encore levé. C’était comme s’il leur était donné un sursis. Personne encore ne distinguait la masse compacte des cars blindés qui se rangeaient en bas de la côte, en silence.
Tout était en suspens ... les esprits ... les coeurs ...
On ressentait quelque chose d’indéfinissable, comme un jour qui ne se lèverait pas.
Une multitude de flashs traversèrent alors la tête de Gérard. Tout se succédait et tout était mêlé. Il se voyait dans une tranchée à vérifier la fixation de sa baïonnette avant l’assaut, puis l’instant d’après, dans une péniche de débarquement, à réajuster la jugulaire de son casque avant de s’élancer sur la grève à découvert.
Que se passait-il ?...
Il avala le peu de salive qui lui asséchait la bouche, et une larme lui échappa qu’il essuya promptement.
Une impression diffuse l’étreignit.
Il avait deviné que c’était le moment.
Le silence avant la tempête ... les cris, les coups, les grenades lacrymogènes ...
On ne parlait plus dans les rangs.
Gérard était prêt.
« ... La dernière, se répéta-t-il en lui-même, ... la dernière ... »

3 Bd Félix Giraud (autofiction)

 

Mon père et moi revenions de Saint-Guilhem-le-Désert. Il approchait de midi. Nous recherchions une table qui puisse nous accueillir, mais nous ne rencontrions que des bars à touristes et des bouis-bouis.

Rien nous satisfaisait et finalement nous avions renoncé dans notre quête et reprenions la route vers Pézenas.

Alors que nous traversions Aniane, nous vîmes deux restaurants qui offraient des tables en extérieur sur la place du village. Nous décidâmes de nous arrêter. L’endroit était agréable, la place ombragée, l’air semblait léger, le climat respirait la sérénité. Nous étions hésitants à choisir le restaurant qui nous accueillerait, d’autant que les cartes proposaient les mêmes plats : salades, pizzas, grillades.

L’heure n’étant pas à la gastronomie, pourquoi nous en priver ?

Après avoir aussi discrètement que possible, examiné de loin la consistance des assiettes tout en essayant de traduire sur les visages des convives des impressions de béatitude ou de réprobation, nous continuâmes notre chemin vers le deuxième établissement.

Ne pouvant aller au-delà et après un rapide entretien avec la serveuse, nous avisâmes une table libre.

Une fois assis, nous jetâmes rapidement un œil autour de nous. Derrière nous, un couple de deux personnes âgées nanties de trois petits enfants. A la table d’à côté, une mère et probablement sa fille.

Je remarquais que la fille était jolie.

Elles paraissaient attendre. Devant elles, deux pizzas, déjà entamées.

On vint prendre nos commandes.

Nos gorges étant sèches, nous réclamâmes deux bières et deux pizzas.

La bière arriva vite mais la suite se fit attendre, longtemps attendre.

Nous commencions à nous autoriser des réflexions entre nous, n’hésitant pas à nous amuser de la nonchalance du personnel à haute et intelligible voix. Nous tablions sur la rentabilité de l’entreprise, heureusement compensée par la chance qu’ils avaient de ne pas être confrontés à trop de concurrence, évoquions la notion de temps qui semble ne pas avoir la même valeur selon les régions.

Je lançais en écho à mon père : « Eh oui, on est loin de Paris, ici, c’est la province ! »

Et là contre toute attente fusa une réplique de la table d’à côté qui rectifia :

- « On n’est pas en Provence ici, on est en Languedoc ! » sur un ton « avé l’accent » de la jolie fille.

Une réponse qui nous ravit autant mon père que moi !

Je me rattrapai :

- « Je n’ai pas dit Provence, j’ai dit province »

Le ton était donné, nous échangeâmes les mots, les rires, les exclamations. Mon père parlait des grands parents derrière nous qui, apparemment, avaient fort à faire avec leurs petits-enfants, évoquant du même coup le rappel de la jeunesse passée et des obligations oubliées pendant que les parents peut-être prenaient du bon temps loin des enfants.

Elle répondit du tac au tac :

- « Les grands parents servent à ça ! »

Elle s’esclaffait de toutes ses dents, ne cessait de rire sur tout, et d’un rien.

Nous constatâmes qu’elles ne terminaient pas leurs pizzas. On leur en fît la remarque, elles se justifièrent, prétendant n’être que de faibles femmes.

Encore des mots et des rires, beaucoup de rires.

Elles demandèrent à ce que la serveuse mît ce qui restait dans leurs assiettes à emporter pour le repas du soir, ce qui leur attira bien sûr nos réflexions.

Nous arrivions au terme de notre collation. Nous aussi, étions rassérénés. Nous ne pouvions terminer ce que nous avions dans nos assiettes. La jeune fille nous retourna notre remarque.

Les rires moqueurs ne cessèrent pas. Tout servait de prétexte.

Je tombai sous le charme.

Elles récupérèrent les restes de leurs pizzas dans un emballage adapté et quittèrent leur table.

Mon père me fit la réflexion que la jeune fille ressemblait à quelqu’un de nos anciennes relations, mais en beaucoup plus jolie, plus agréable et infiniment plus lumineuse. Je confirmais et en rajoutais, ce qui ne manqua pas de me dévoiler et par ce fait attisa ma convoitise.

Mais il était trop tard, elles étaient parties !

On les vit se diriger vers une voiture et nous nous attendîmes à ce qu’elles disparaissent.

Et là, surprise, elles contournèrent la voiture pour entrer par la porte de l’immeuble juste en face du restaurant.

Que faire ? Avais-je seulement encore une chance, je l’ignorais.

La serveuse devait la connaître, il me restait ce moyen pour au moins savoir son prénom…

On l’interrogea :

- « Pourquoi ne pas lui avoir demandé lorsqu’elle était là ! » fit-elle sans se démonter.

Nous ne pouvions que répondre qu’il nous fallait le temps de la réflexion, aussitôt retoqué par une phrase assassine de la même personne tout aussi affable :

- « Ah ça, c’est bien une réaction masculine ! »

Mon père et moi échangeames un regard. Nous étions habillés pour l’hiver !

Qu’importait. Elle habitait en face !

Mais je n’allais tout de même pas frapper à toutes portes. Me vint alors une idée : son nom doit être sur l’interphone ou sur une boite à lettres.

Je laissais mon père près de la voiture et me dirigeais vers l’immeuble.

J’entrais pour consulter le libellé de toutes les boites à lettres. Un nom attira mon attention : « Julie C... »

Comme une bouteille à la mer, j’y déposai une carte de visite.

 Je revins et là, mon père me fit signe de me retourner. Elle était à une fenêtre du troisième étage.

Je la revis comme une apparition.

Je me lançais et montais à l’étage.

Je frappais à la porte ; la mère ouvrit.

- « C’est pour toi ! » fit-elle à l’adresse de sa fille.

Elle était dans l’autre pièce. Je ne la vis pas. Je l’entendis rire.

Je m’expliquais, balbutiais, cherchant mes mots et me lançais :

- « Voilà, je vous trouve charmante, si nous pouvions faire mieux connaissance… »

Elle me répondit :

- « Demain, j’entre au couvent… »

Je descendis les escaliers l’âme triste et rejoignais mon père.

 

 

Histoire vraie

Mésaventure couverte par le secret professionnel.

 

J’étais, il fut un temps, responsable de secteur et à ce titre chargé d’encadrer d’autres dépanneurs, et en conséquence obligé de payer de ma personne pour régler des problèmes difficiles à résoudre.

 Depuis un bon moment un client, très grand avocat parisien dont le cabinet était situé dans le 7ème arrondissement, appelait régulièrement pour un dérangement dont le désagrément se produisait d’une façon furtive et intempestive.

Or, il n’y a rien de plus compliqué que de résoudre les pannes qui disparaissent en présence du technicien, et comme le temps est compté aux dépanneurs ces derniers quittaient le client sans avoir pu résoudre le problème.

De nombreux collègues étaient passés en vain et on en était au stade des lettres recommandées entre le client et ma société. Vu la teneur de celles-ci et surtout compte tenu de la position agressive de l’avocat autant vous dire que la direction de ma société était dans ses petits souliers.

Comme c’était mon rôle, je m’étais donc présenté dans ce cabinet, et là, très circonspect et assez mal embarqué, je commençais par me prendre une volée de bois vert de la part de l’avocat en question, et ce devant tous les avocaillons, secrétaires et juristes présents.

Je vous assure que ce monsieur ne se gênait pas pour m’incendier devant tout son personnel, à tel point que je me sentais comme en cour d’assises, déjà condamné d’office aux galères !

Bref, le climat était loin de m’être favorable. Je posais des questions aux secrétaires sur le type de panne dont ils étaient les victimes d’autant que le problème n’existait pas au moment présent.

Je me lançais dans une recherche des plus expectatives quand soudain au bout d’une bonne heure, la panne en question se produisit ! Autant vous dire que je marchais sur des œufs, ne remuais plus rien, touchais aux postes avec précaution pour ne pas faire disparaître la cause du litige. Je commençais peu à peu à circonscrire le problème en pratiquant par élimination puis arrivais à la boite de raccordement général où j’isolais un à un tous les postes, scrutant mon ampèremètre en permanence en priant tous les Saints du ciel… et même au-delà, afin que le défaut ne s’évanouisse pas comme par enchantement.

Puis ayant trouvé d’où provenait la panne, et isolé le poste qui la provoquait, je demandais à la secrétaire qui pouvait bien être le titulaire de ce poste.

Sa réponse me remplit d’effroi : "C’est le poste de Maître …. !"

Je réprimais ma surprise mêlée d’angoisse de me retrouver à nouveau en présence de ce ténor du barreau qui m’avait déjà jugé… et menacé du pire. Je craignais une nouvelle remontée de bretelles même si je n’étais en rien responsable de son problème, me confronter de nouveau à lui me tétanisait. Il faut dire que je restais encore traumatisé par l’engueulade de l’accueil.

Pensant donc qu’il devait être présent dans son bureau, prudemment je demandais du bout des lèvres à pénétrer son antre. Imaginez ma gêne et mes expressions, du style : "Excusez-moi de vous demander pardon, mais me serait-il possible sans toutefois déranger Maître …. de me permettre si vous le voulez bien et surtout si lui le veut bien et si cela ne l’oblige pas trop… "

Elle me répondit que le bureau était libre et que son patron venait de s'absenter pour l’après-midi.

Soulagé par la nouvelle j’entrais donc dans le "Saint des Saints", le "Naos" cher aux égyptologues, une pièce d’environ 80 à 100 m2 richement aménagée, meublée Louis XV ou Régence, je ne fais pas la différence, tables de travail, fauteuils et canapés profonds, bureau Empire d'une taille peu commune. Tout un ensemble à l’image du personnage qui me vouait aux gémonies à l’instant de notre rencontre.

Je m’approchais de son bureau précautionneusement, évitais de toucher au poste et recherchais la boite de raccordement mais ne la trouvais pas. Le câble qui reliait le poste disparaissait dans une moulure de la bibliothèque et bien évidemment, il n’était absolument pas question pour moi d’ouvrir les portes du meuble sans avoir demandé non seulement l’autorisation mais surtout la présence de quelqu’un appartenant au cabinet. J’allais donc quérir la présence de sa secrétaire.

Celle-ci accepta volontiers de m’assister dans ma recherche et j’ouvrais la bibliothèque, pour constater que le câble continuait son chemin sous un faux plancher. Etonné, je me retournai vers elle. On se regardait l’un l’autre sans trop comprendre, puis continuant ma quête, je lui demandais de m’aider à ôter les livres et autres documents qui m’empêchaient de soulever le faux plancher.

Elle m’aidait volontiers à tout sortir et après avoir enlevé tout ce qui gênait, je soulevais enfin le faux plancher.

Stupéfait par notre découverte, nous étions littéralement effarés limite désemparés par ce que nous découvrions : Des photos et des revues pornos, des sous-vêtements féminins introuvables à Monoprix, toute une gamme d’objets dont il est nul besoin de décrire les formes pour en comprendre le maniement et deviner l'usage. Tout ce qu’on peut imaginer et qui se fait de mieux en matière de fétichisme sexuel.

Je sortais le tout pour accéder à l’objet de ma quête, le Graal pour un dépanneur normalement constitué (J’en avais presque un orgasme !), la fameuse boite de raccordement avec le câble qui reliait le poste totalement écrasé, les isolants usés jusqu’au cuivre par l’arête du faux plancher.

Sans manifester outre mesure mon plaisir (en réalité, je sautais de joie !), je réparais et refixais solidement le câble, isolais les fils et reconditionnais la boite correctement, puis une fois le tout à sa place, je refermais le faux plancher sur lequel je replaçais les dossiers qui n’auraient jamais dus être bougés.

Conscient du travail bien fait, je mettais en garde la secrétaire avec un léger rictus (difficile de m’en empêcher !) sur ce qu’elle aurait à dire à son patron : "Lorsque Maître …. ouvrira à nouveau ce faux plancher, dites-lui de bien faire attention au câble !"

Je ne vous en dirais pas plus !

Nous n’avons plus jamais été appelés par ce cabinet d’avocat, mais je suis certain qu’il a satisfait au règlement du contrat pendant plusieurs années sans sourciller, et très probablement il a dû appeler une autre société pour les dépannages ultérieurs !

Il va sans dire que tous les dépanneurs de ma société ont été mis au courant.

Une engueulade entachée de mépris, ça valait bien ça !

© 2023 par Simone Morrin. Créé avec Wix.com